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Homophobie et Suicide

Des manifestations sur la prévention du suicide se sont déroulées en France durant tout le mois de février 2013. A Paris, un colloque sur le thème : Rôles et enjeux des entourages pour la prévention du suicide : familles, amis, soignants, institutions, associations..., s'est tenu le 5 février à l’initiative de l’Union Nationale pour la Prévention du Suicide* (UNPS).

Comment les jeunes se questionnant sur leur orientation sexuelle vivent-ils cette période de trouble ? Ligne Azur a posé la question à Marc Fillatre, psychiatre au CHU de Tours, en charge depuis 25 ans d’une unité de jeunes en difficulté transitoire liée à l’adolescence. Il est également président du Réseau V.I.E.S 37, réseau de prévention du suicide en Indre-et-Loire, et vice-président de l’UNPS.

Ligne Azur : Quelle est la tendance générale du suicide en France ?

Marc Fillatre : La tendance est plutôt à une phase de stabilisation des chiffres du suicide voire de légère décrue. C’est surtout valable pour les jeunes et les personnes âgées, deux catégories de population pour lesquelles un certain nombre d’actions de prévention et d’accompagnement ont été menées. En revanche, une classe d’âge continue de souffrir avec une tendance à la dégradation : les personnes en âge de travailler, qu’elles soient ou non en activité.

Ligne Azur : L’orientation sexuelle présente-t-elle un facteur de risque suicidaire accru ?

Marc Fillatre : Nous ne disposons pas d’outils permettant de répondre à cette question avec une très grande précision. Cependant un certain nombre d’indicateurs existent. J’ai connu des parents qui avaient perdu leur adolescent à la suite d’un suicide et j’ai toujours été frappé par la permanence chez les garçons du questionnement autour de l’orientation sexuelle. Il semble a priori que presque la moitié des décès par suicide chez les adolescents ait quelque chose à voir avec une problématique autour de l’orientation ou l’identité sexuelle. Chez les filles, c’est apparemment moins vrai. Le phénomène est très préoccupant chez les garçons.

Ligne Azur : Que vous disent les jeunes en questionnement sur leur orientation sexuelle que vous recevez en consultation ?

Marc Fillatre : Ils ne disent pas forcément quelque chose. Ils sont plutôt dans des réflexions intérieures par rapport à leur situation : Qui suis-je ? Quelle est ma place par rapport au groupe ? Les liens avec le groupe peuvent être assez problématiques parce que même en étant avec les autres, certains jeunes ont l’impression de ne pas y être tout à fait. Alors que le groupe de pairs prend de l’intérêt et du plaisir dans des choses très évidentes, très partagées pour cette génération, les jeunes en questionnement sur eux-mêmes ne vibrent pas pour les mêmes choses, notamment quant aux objets d’affection.

Une autre difficulté à laquelle on ne pense pas toujours concerne la famille. Même si c’est peut-être un peu moins vrai qu’autrefois, le questionnement autour de l’orientation sexuelle reste encore très difficile dans le cadre familial. Les jeunes que je rencontre ont un grand sentiment de différence par rapport à leurs frères et sœurs, à leurs propres parents qui a priori sont plutôt hétérosexuels. Dans ce contexte, la solitude est le sentiment qui domine.

Ligne Azur : Si ces jeunes ne peuvent pas évoquer directement leur questionnement, de quelle façon traduisent-ils leur mal-être ?

Marc Fillatre : Plus le sujet est jeune, plus il est difficile pour lui de mentaliser. Quand la nécessité émerge de mieux se connaître sans avoir la possibilité de verbaliser, le message passe souvent par l’agir, par des actes qui vont contraindre l’entourage à dire ce qu’il pense de la personne. Ces actes sont des sortes de provocation. J’aime bien ce terme qui renvoie à provocare = faire parler. Certaines provocations, plus ou moins dangereuses pour le sujet, prennent forme à travers l’habillement, la façon de parler, les fréquentations, les choix de vie… Les retours que le sujet va recevoir par l’intermédiaire des yeux des autres vont lui permettre de se connaître un peu mieux.

Ligne Azur : Comment l’homophobie dans l’entourage (famille, ami-e-s, école), se présente-t-elle à partir des témoignages que vous recevez ?

Marc Fillatre : Sur le plan clinique, on se rend compte que ces jeunes ont déjà à lutter contre l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. C’est ce qu’on appelle maintenant l’homophobie intériorisée. Ce n’est pas forcément dû à l’entourage qui peut d’ailleurs être parfois bienveillant. C’est souvent la personne elle-même qui va lutter contre le fait d’être différent des autres, qui va se mettre en difficulté en ne disant pas un certain nombre de choses, en se mettant un petit peu à l’écart, en effectuant des auto-sabotages sur elle-même. D’autre part, certaines attitudes venues des autres, peut-être moins grossières que par le passé, sont quand même très vulnérantes pour ces jeunes au quotidien. Que des paroles un peu injurieuses sur l’homosexualité ne soient pas désavouées alors qu’elles sont prononcées dans des lieux de socialisation, les cours d’école par exemple, pose problème. Ce laisser-faire très concret met ces jeunes en situation de grande insécurité. Le mal-être n’est pas seulement dû à ce qu’ils ont élaboré dans leur propre tête.

Ligne Azur : Le climat politique actuel autour du débat sur le mariage pour tous a-t-il un impact sur la situation des jeunes homosexuel-le-s que vous recevez ?

Marc Fillatre : Cliniquement je n’en perçois pas encore les effets. Ce contexte politique provoque des discussions très vives, des agacements mais n’entraîne pas (encore ?) de conséquences sur la construction personnelle des uns et des autres. En revanche, ce débat permet de se rendre compte que ce qui apparaissait comme un grand progrès ne l’est pas pour tous. Des forces contraires à cette évolution sociale, à mon avis inéluctable et bien évidemment souhaitable, réapparaissent alors qu’elles étaient un peu inactives et non exprimées jusqu’à présent.

Ligne Azur : Pour vous, l’entourage, et notamment l’école, a-t-il un rôle à jouer pour lutter contre l’homophobie ?

Marc Fillatre : Absolument. Mais c’est plutôt sur les mentalités, sur une façon d’être aux autres qu’il faut agir, et ce dès les plus petites classes. Les supports pédagogiques doivent être adaptés aussi. Il est tout à fait anormal qu’aucun d’eux ne mette en scène dès la maternelle des jeunes ayant des attirances homosexuelles. Les modèles hétérosexués dominent toujours. Enfin, j’insiste, les injures à caractère sexiste et homophobe doivent être recadrées par les profs dans les établissements scolaires. A l’hôpital, les jeunes font état régulièrement d’une plainte récurrente : « Je me suis fait traiter de tapette à l’école, et personne n’a bougé. Les profs n’ont rien dit, parfois ils ont même souri. ». Les jeunes sont extrêmement sensibles à cette indifférence. Ca doit cesser.

Interview réalisée par Alain Miguet pour Ligne Azur


Les médecins ont un rôle à jouer dans la détection du risque suicidaire

 04/02/2014

Article du Quotidien du médecin